Histoire du cinéma documentaire, des opérateurs Lumière au cinéma direct

Le cinéma est né documentaire. Avant d'inventer des histoires, les premiers opérateurs ont filmé des ouvriers qui sortent d'une usine, un train qui entre en gare, une rue de grande ville. Depuis, le documentaire n'a cessé de changer de forme : film d'exploration, poème urbain, outil de propagande ou d'éducation, enquête sociale, cinéma léger des années 1960, grand format télévisé, essai personnel. Voici les grandes étapes de cette histoire, et les films qui servent encore de repères.
Le mot « documentaire » s'impose dans les années 1920. Les années 1930 voient naître des écoles organisées, en URSS comme au Royaume-Uni. Le tournant des années 1960, avec des caméras légères et le son synchrone, change la manière de filmer les gens. En France, le documentaire « de création » s'affirme à partir des années 1980 et 1990, porté par des festivals, la télévision publique et le soutien public au cinéma.
1895 : filmer le monde tel qu'il passe
Le 28 décembre 1895, à Paris, les frères Louis et Auguste Lumière organisent l'une des premières projections publiques et payantes de leur Cinématographe, au Salon indien du Grand Café. Les films durent moins d'une minute. Ce sont des « vues » : une scène prise sur le vif, cadrée avec soin, sans montage. Le programme comprend notamment la sortie des ouvriers de l'usine Lumière à Lyon.
Très vite, la société Lumière forme des opérateurs et les envoie à travers le monde. Ils rapportent des vues de villes, de cérémonies, de métiers et de paysages, projetées ensuite devant des publics qui n'ont jamais voyagé. Ces images ne sont pas encore du « documentaire » au sens moderne, mais elles posent une question qui ne quittera plus le genre : que change la présence de la caméra devant ce qu'elle filme ?
Les actualités filmées prennent le relais dans les premières décennies du XXe siècle. Projetées en salle avant le film principal, elles habituent le public à voir le monde à l'écran, avec un commentaire qui en oriente la lecture.
Les années 1920 : Flaherty, Vertov et la naissance d'un mot
En 1922, l'Américain Robert Flaherty présente Nanouk l'Esquimau (Nanook of the North), tourné dans le Grand Nord canadien. Le film suit un chasseur inuit et sa famille sur plusieurs mois. Il est devenu un classique, et un cas d'école : Flaherty a fait rejouer des scènes, choisi ses « acteurs » et reconstitué des gestes déjà abandonnés. Le film pose dès l'origine la question de la mise en scène dans le documentaire.
Le mot lui-même circule à partir du milieu des années 1920. Le Britannique John Grierson l'emploie en 1926 à propos de Moana, le film suivant de Flaherty, pour parler de sa « valeur documentaire ». Il définira plus tard le documentaire comme un « traitement créatif de la réalité », une formule encore citée dans toutes les écoles.
À la même époque, en Union soviétique, Dziga Vertov défend un « ciné-œil » qui refuse le théâtre et la fiction. L'Homme à la caméra (1929) montre une journée de ville composée de centaines de plans, avec l'opérateur, la monteuse et le public dans le film. Le documentaire devient un art du montage. En Europe, d'autres « symphonies urbaines » suivent la même voie ; en France, Jean Vigo tourne À propos de Nice (1930), regard satirique sur la ville des vacanciers fortunés.
Les années 1930 : écoles, commandes et propagande
Au Royaume-Uni, Grierson organise une véritable école au sein d'organismes publics, notamment l'unité cinéma des Postes (GPO Film Unit). Night Mail (1936), qui suit le train postal de nuit entre Londres et l'Écosse, associe images du travail, montage rythmé et poème de W. H. Auden. Le documentaire y est conçu comme un service d'information du citoyen.
La décennie est aussi celle de la propagande d'État, dans les régimes autoritaires comme dans les démocraties en guerre. Ces films sont aujourd'hui étudiés comme des documents historiques et comme des exemples de ce que le montage et le commentaire peuvent faire dire aux images. Le Néerlandais Joris Ivens, de son côté, filme les luttes sociales et la guerre d'Espagne (Terre d'Espagne, 1937) avec un engagement assumé.
L'après-guerre français : le court métrage comme laboratoire
Après 1945, le documentaire français se renouvelle par le court métrage. Georges Franju tourne Le Sang des bêtes (1949) dans les abattoirs parisiens. Alain Resnais réalise Nuit et brouillard (1956), sur les camps de concentration, avec un texte de Jean Cayrol. Chris Marker invente une forme d'essai filmé où le commentaire dialogue avec l'image (Lettre de Sibérie, 1958). Agnès Varda signe des courts documentaires très personnels. Ces cinéastes montrent qu'un film sur le réel peut être aussi construit, et aussi signé, qu'une fiction.
Les années 1960 : caméras légères et son synchrone
La grande rupture est technique. À la fin des années 1950 apparaissent des caméras 16 mm portables et silencieuses, et des magnétophones capables d'enregistrer un son synchrone avec l'image. Une petite équipe peut désormais suivre des personnes dans leur vie, les écouter parler, rester longtemps.
Deux attitudes en naissent, que l'on présente souvent en miroir : le direct cinema nord-américain, qui veut observer sans intervenir, et le « cinéma vérité » revendiqué en France par Jean Rouch et Edgar Morin avec Chronique d'un été (1961), où la caméra provoque la parole. Au Québec, Pierre Perrault et Michel Brault filment la parole populaire de l'île aux Coudres. Nous consacrons un article entier à ce tournant : cinéma direct et cinéma vérité.
Télévision, auteurs et documentaire de création
En France, la télévision devient à partir des années 1960 un grand diffuseur de reportages et de magazines. Le documentaire d'auteur, plus long et plus libre, trouve sa place plus tard, notamment avec la création de chaînes culturelles et de cases dédiées. La notion de « documentaire de création » s'impose dans le vocabulaire professionnel et dans les dispositifs de soutien public : elle désigne une œuvre qui porte un regard d'auteur, par opposition au simple reportage d'actualité.
Cette période voit aussi naître ou grandir des festivals spécialisés, dont deux sont devenus des références : Cinéma du réel, organisé à Paris par la Bibliothèque publique d'information depuis la fin des années 1970, et les États généraux du film documentaire de Lussas, créés en 1989.
Le documentaire sort régulièrement en salle. Raymond Depardon y développe une œuvre d'observation des institutions, Agnès Varda revient au documentaire avec Les Glaneurs et la Glaneuse (2000), Nicolas Philibert connaît un large succès public avec Être et avoir (2002), tourné dans une classe unique d'Auvergne, puis reçoit l'Ours d'or du festival de Berlin en 2023 pour Sur l'Adamant.
Le numérique : plus de films, d'autres écrans
Le passage au numérique, des années 2000 aux années 2010, réduit le coût du tournage et du montage. Les films se multiplient, les formes aussi : documentaire animé, webdocumentaire, film de téléphone, essai composé d'archives trouvées. Les plateformes spécialisées et les médiathèques élargissent l'accès aux œuvres. Les questions anciennes demeurent pourtant : la relation entre le cinéaste et les personnes filmées, la part de mise en scène, la responsabilité de celui qui monte et qui commente.
Pour s'y retrouver dans cette diversité, notre article sur les grands genres du documentaire propose des repères simples.
Voir ces films aujourd'hui
Beaucoup des œuvres citées sont conservées et restaurées par les cinémathèques et les archives publiques. Les vues Lumière font l'objet de restaurations et de projections régulières. Les médiathèques publiques, les ciné-clubs et les salles classées art et essai programment souvent des classiques du documentaire, en particulier en novembre, à l'occasion du Mois du film documentaire.
Sources
- Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), dossiers et actualités consacrés au documentaire, cnc.fr.
- Institut national de l'audiovisuel (INA), collections et notices sur l'histoire de la télévision et du documentaire.
- Bibliothèque publique d'information, présentation de l'histoire du festival Cinéma du réel.
- Institut Lumière (Lyon), présentation du Cinématographe et du catalogue des vues Lumière.
- Berlinale, palmarès 2023.
Le documentaireLes grands genres du documentaire
Observer, raconter, enquêter, monter des archives, animer : les familles de films documentaires et ce qui les distingue.
Le documentaireCinéma direct et cinéma vérité
Caméras 16 mm portables, son synchrone, petites équipes : comment les années 1960 ont changé la manière de filmer les gens.
Le documentaireArchives audiovisuelles et film d'archives
INA, CNC, BnF, cinémathèques, archives locales : qui conserve les images en France, et ce qu'il faut savoir avant de les réutiliser dans un film.