Les grands genres du documentaire : observation, essai, enquête, archives, animation

« Documentaire » désigne une grande maison aux pièces très différentes. Un film qui suit pendant un an la vie d'un collège, un essai en voix off composé d'images de voyage, une enquête sur une pollution industrielle et un court métrage d'animation tiré d'entretiens enregistrés appartiennent tous à la même catégorie. Les distinguer aide à mieux regarder, à mieux programmer une séance, et à comprendre les choix d'un cinéaste.
Les genres du documentaire ne sont pas des cases étanches. Ils décrivent des attitudes du cinéaste face au réel : observer, intervenir, commenter, enquêter, réemployer, reconstituer. La plupart des films en combinent plusieurs. Le chercheur américain Bill Nichols a proposé une typologie en « modes » (poétique, explicatif, observationnel, participatif, réflexif, performatif) devenue un classique de l'enseignement du cinéma.
Le film d'observation
Le cinéaste s'efface autant que possible. Pas d'entretien face caméra, pas de commentaire, parfois pas de musique : on regarde des situations se dérouler et le sens naît du montage. Ce cinéma suppose une longue présence sur place, pour que les personnes filmées s'habituent à l'équipe, et un tournage abondant.
L'Américain Frederick Wiseman a construit une œuvre entière sur ce principe, en filmant des institutions : hôpitaux, écoles, tribunaux, bibliothèques. En France, Raymond Depardon a filmé ainsi des urgences psychiatriques, des tribunaux et des paysans. L'observation n'est pas neutre pour autant : choisir un cadre, un moment, une coupe, c'est déjà interpréter. Le film d'observation est l'héritier direct du cinéma direct des années 1960.
Le documentaire participatif
Ici, le cinéaste assume sa présence et la rend visible. Il pose des questions, provoque des rencontres, apparaît parfois à l'image. Le « cinéma vérité » de Jean Rouch relève de cette attitude : la caméra n'est pas une mouche sur le mur, elle est un catalyseur. L'entretien filmé, aujourd'hui omniprésent, vient de là.
La force de cette forme est de faire entendre la parole des personnes filmées. Son risque est l'empilement de « têtes parlantes » sans regard propre. Les meilleurs films participatifs travaillent le lieu de l'entretien, le temps laissé au silence et la relation entre celui qui interroge et celui qui répond.
L'essai filmé
L'essai est un film de pensée. Une voix, souvent celle de l'auteur, réfléchit sur les images, les met en doute, les relie à des souvenirs ou à des idées. Chris Marker en est la grande figure française, de Lettre de Sibérie (1958) à Sans soleil (1983). Agnès Varda, dans Les Glaneurs et la Glaneuse (2000), mêle enquête sur le glanage et autoportrait.
L'essai accepte la subjectivité. On ne lui demande pas d'être exhaustif mais d'être juste et stimulant. C'est une forme exigeante en écriture : le texte de voix off se travaille comme un texte littéraire, et son rapport à l'image doit créer du sens plutôt que de répéter ce que l'on voit.
Le documentaire d'enquête
Il cherche à établir des faits : une affaire judiciaire, un scandale sanitaire, l'histoire d'une entreprise, un conflit d'usage autour de l'eau. Il s'appuie sur des documents, des témoins, parfois des experts, et suit une progression proche du récit policier. C'est le genre le plus présent à la télévision.
Ses exigences sont celles du journalisme : vérification, contradictoire, protection des sources, attention au droit à l'image et à la diffamation. Lorsqu'il est réussi, il ne se contente pas d'aligner des preuves : il montre aussi les personnes, les lieux et le temps de l'enquête.
Le film d'archives
Certains films sont entièrement composés d'images préexistantes : actualités, films amateurs, émissions de télévision, photographies, documents administratifs. Le cinéaste devient monteur et historien. Il doit identifier les sources, obtenir les droits, restaurer parfois, et surtout réfléchir à ce que les images montrent vraiment. Une image d'archive ne « prouve » pas toujours ce qu'on lui fait dire.
Ce travail s'appuie sur des institutions publiques comme l'Institut national de l'audiovisuel, les cinémathèques et les archives régionales. Nous détaillons la démarche dans archives audiovisuelles et film d'archives.
Le documentaire animé
L'animation semble l'opposé du réel. Elle permet pourtant de montrer ce que la caméra ne peut pas filmer : un souvenir, un rêve, une scène passée sans témoin, une personne qui doit rester anonyme. Le son, lui, est souvent documentaire : entretiens, enregistrements d'époque. Valse avec Bachir d'Ari Folman (2008), qui reconstitue en animation les souvenirs de guerre de son auteur, a fait connaître cette forme au grand public. Le court métrage d'animation documentaire est aujourd'hui très présent dans les festivals.
Portrait, chronique et film de territoire
Le portrait suit une personne, célèbre ou non. La chronique accompagne un groupe ou un lieu sur une durée : une saison dans une ferme, une année dans une école, la vie d'un quartier. Le film de territoire, enfin, prend un paysage pour sujet : une vallée, un causse, une ville moyenne qui se transforme. C'est une forme précieuse pour les régions rurales, où le documentaire garde la mémoire de métiers, de langues et de paysages en mutation.
Ces films circulent beaucoup dans les réseaux de proximité : médiathèques, foyers ruraux, cinémas itinérants, ciné-clubs. Ils suscitent souvent des débats animés après la projection, parce que les spectateurs connaissent les lieux et parfois les personnes filmées.
Webdocumentaire, formats courts et nouvelles écritures
Au tournant des années 2010, le webdocumentaire a proposé des récits interactifs où l'internaute choisit son parcours. D'autres formes ont suivi : séries documentaires courtes pour les réseaux, podcasts filmés, réalité virtuelle. Ces écritures dites « nouvelles » ou « numériques » bénéficient de dispositifs de soutien spécifiques, et beaucoup de festivals leur ouvrent désormais une section.
Cinq questions à poser devant un documentaire
- Où est le cinéaste ? Visible, audible, effacé ? Son attitude dit beaucoup du contrat passé avec le spectateur.
- Qui parle ? Une voix off, les personnes filmées, des experts ? Et qui ne parle pas ?
- Combien de temps a duré le tournage ? Une semaine ou trois ans : la relation aux personnes n'est pas la même.
- Qu'est-ce qui est reconstitué ? Une scène rejouée, une archive recolorée, une animation : est-ce signalé ?
- Que fait le montage ? L'ordre des scènes, la musique et les coupes orientent la compréhension autant que les images.
Ces questions sont au cœur des dispositifs d'éducation à l'image, qui utilisent volontiers le documentaire pour apprendre aux élèves à lire les images. Pour la dimension historique de ces formes, voir notre histoire du cinéma documentaire.
Sources
- Bill Nichols, Introduction to Documentary, Indiana University Press (plusieurs éditions depuis 2001).
- Centre national du cinéma et de l'image animée, présentation des aides au documentaire et aux nouvelles écritures, cnc.fr.
- Institut national de l'audiovisuel, ressources pédagogiques sur la lecture des images.
- Bibliothèque publique d'information, catalogues du festival Cinéma du réel.
Le documentaireHistoire du documentaire, des Lumière au direct
Vues Lumière, Flaherty, Vertov, Grierson, cinéma direct et documentaire de création : cent trente ans de films tournés dans le réel.
Le documentaireCinéma direct et cinéma vérité
Caméras 16 mm portables, son synchrone, petites équipes : comment les années 1960 ont changé la manière de filmer les gens.
Le documentaireÉcrire et financer un documentaire
Note d'intention, repérages, producteur, diffuseur, aides publiques : les étapes d'un projet de documentaire en France.