Le documentaire

Filmer un entretien pour un documentaire : préparation, cadre, son et consentement

Le documentaire · · Publié le 2026-10-30

Photographie en noir et blanc d'une caméra 16 mm portable en train de filmer de près des enfants penchés sur leur travail
Une caméra 16 mm Éclair filme au plus près des personnes. Depuis les caméras légères, la parole des gens filmés est devenue la matière de nombreux documentaires. Photo : PODZO DI BORGO, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Une agricultrice du causse raconte les hivers de son enfance, un ancien projectionniste se souvient des tournées de village, une maire explique la fermeture de la dernière salle : l'entretien est l'une des formes les plus répandues du documentaire, et l'une des plus faciles à rater. Un mauvais son, un fond trop chargé, une question fermée ou un accord flou suffisent à rendre une parole inutilisable. Voici les étapes, de la première rencontre au montage, pour qu'un entretien filmé serve le film et respecte la personne qui le donne.

À retenir

Un bon entretien se prépare avant la caméra : rencontre sans tourner, choix d'un lieu calme et parlant, repérage du son. Pendant le tournage, le son prime sur l'image : un plan imparfait se monte, une voix inaudible non. La personne filmée doit savoir à quoi servira son image et donner son accord, de préférence par écrit ; pour un mineur, celui de ses parents est nécessaire. Au montage, couper une phrase ne doit jamais en changer le sens.

Avant de tourner : la rencontre

La plupart des documentaristes rencontrent les personnes qu'ils filmeront avant de sortir la caméra. Cette première conversation sert à comprendre ce qu'elles ont à dire, à repérer les histoires qu'elles racontent bien, et surtout à expliquer le projet : de quoi parle le film, qui le produit, où il sera montré, combien de temps durera le tournage. C'est aussi le moment d'entendre les réticences, les sujets que la personne ne veut pas aborder, les proches qu'elle ne veut pas exposer.

Il faut résister à la tentation de faire « répéter » l'entretien. Une anecdote racontée pour la troisième fois perd sa spontanéité ; mieux vaut noter les thèmes forts et laisser la personne les retrouver devant la caméra. Ces notes nourrissent aussi le dossier du film, dont nous décrivons la construction dans écrire et financer un documentaire.

Choisir le lieu

Le lieu fait partie de ce que dit l'entretien. Une cuisine, un atelier, une cabine de projection, un champ racontent la personne autant que ses mots. Mais un lieu se choisit aussi pour des raisons techniques :

Le regard : vers la caméra ou à côté ?

Deux conventions coexistent. La plus courante place l'interlocuteur légèrement hors de l'axe : la personne regarde le réalisateur, assis à côté de l'objectif, et non la caméra. Le spectateur assiste à une conversation. L'autre fait regarder la personne droit dans l'objectif : elle s'adresse alors directement au spectateur, effet plus frontal, parfois plus intime. Le cinéaste américain Errol Morris a conçu pour cela un dispositif qui projette son visage devant l'objectif, l'Interrotron, afin que l'interviewé lui parle en regardant la caméra.

Le choix n'est pas seulement esthétique. Le cinéma direct a longtemps refusé l'entretien posé, au profit de la parole saisie dans l'action, tandis que Chronique d'un été, de Jean Rouch et Edgar Morin, assumait au contraire une caméra qui provoque la parole. Notre article sur les grands genres du documentaire montre comment ces positions se retrouvent dans les films d'aujourd'hui.

Le son d'abord

Dans un entretien, l'image peut être imparfaite ; la voix, jamais. Les équipes combinent souvent deux sources :

Avant de commencer, enregistrez une minute du lieu en silence, sans parler ni bouger : ce « son d'ambiance » servira au montage à combler les coupes. Écoutez au casque pendant tout l'entretien, et interrompez poliment si un avion, un tracteur ou une sonnerie couvre une réponse importante : il est plus simple de demander à la personne de reprendre que de tenter de réparer le son ensuite.

Conduire l'entretien

  1. Commencer par du simple : le nom, le métier, le lieu. La personne s'habitue à la caméra, l'équipe vérifie ses niveaux.
  2. Poser des questions ouvertes : « Racontez-moi le premier hiver ici » plutôt que « L'hiver était dur ? ». Une question fermée appelle un oui ou un non, inutilisable au montage.
  3. Demander des réponses complètes : si la voix du réalisateur doit disparaître, la réponse doit se comprendre seule. On peut demander de reprendre la question dans la phrase.
  4. Se taire : ne pas ponctuer les réponses de « oui », « d'accord », « hm », qui se superposent à la voix. Acquiescer de la tête. Laisser durer les silences : c'est souvent après une pause que vient la phrase juste.
  5. Relancer sur le concret : un nom, un objet, une date, un geste. Les souvenirs précis font les meilleures séquences.
  6. Finir ouvert : « Y a-t-il quelque chose que je ne vous ai pas demandé ? » Une question qui livre parfois l'essentiel.

L'accord de la personne filmée

En droit français, chacun a droit au respect de sa vie privée (article 9 du code civil), et les tribunaux en déduisent un droit sur son image : en principe, filmer une personne identifiable et diffuser ces images suppose son autorisation. La fiche de Service Public sur le droit à l'image indique que l'accord doit être écrit et précis (support de diffusion, objectif, durée), qu'il ne se confond pas avec le simple fait d'accepter d'être filmé, et que ce droit est limité par le droit à l'information et la liberté d'expression et de création. Pour un documentaire, l'usage est donc de nommer le film, les modes de diffusion envisagés (salles, festivals, télévision, internet) et leur durée. Pour un mineur, l'accord des titulaires de l'autorité parentale est nécessaire.

Un formulaire signé ne remplace pas la confiance. Certaines personnes acceptent de parler mais pas d'être reconnues : on peut alors filmer les mains, la silhouette, ou ne garder que la voix. D'autres reviennent sur un passage après coup ; les productions sérieuses prévoient ces situations dès le départ. Si le film doit être diffusé, la société de production fixe les termes exacts de l'autorisation, souvent avec son conseil juridique.

Au montage, la responsabilité continue

Un entretien d'une heure devient souvent quelques minutes à l'écran. Couper est le travail même du montage, mais deux règles font consensus chez les documentaristes : ne jamais rapprocher deux phrases pour leur faire dire ce que la personne n'a pas dit, et ne pas placer une réponse sous une question qui n'est pas celle qu'on lui a posée. Montrer le film terminé à ceux qui y parlent, avant sa diffusion publique, est une pratique répandue, et souvent le plus beau moment d'un tournage en milieu rural.

Sources